Interview de Françoise Laurant au Journal de midi de France 3 Alpes

28 sept. 2018, Françoise Laurant, présidente régional du Planning Familial: "il faut continuer à se battre pour le droit à l'IVG"

28/09/2018
Interview de Françoise Laurant au Journal de midi de France 3 Alpes

43 ans après la loi Veil sur l'interruption volontaire de grossesse, de nombreux obstacles jalonnent encore la route de celles qui décident de faire ce choix. Françoise Laurant du Planning Familial en fait le constat sur le plateau du Journal des Alpes dont elle était l'invitée.

A l'occasion de la journée internationale du droit à l'avortement, la présidente régionale du planning familial est venue expliquer pourquoi aujourd'hui il était difficile pour une femme d'avorter.
Pourtant la loi condamne le délit d'entrave mais ne prévoit que seules les femmes peuvent porter plainte? Pourquoi ne pas permettre aux associations de lancer ces procédures?
Selon Françoise Laurant, elles seraient plus armées pour mener de telles batailles sur le plan juridique alors que les femmes qui ont eu une IVG n'ont pas envie, l'énergie sur le moment pour le faire.

L'un des obstacles majeurs reste la clause de conscience qui permet au médecin de refuser de pratiquer une IVG.
Le nombre d'interruptions volontaires de grossesse (IVG) est stable depuis 15 ans en France, mais au pays de Simone Veil, les obstacles restent nombreux pour les femmes qui veulent exercer leur droit à l'avortement.
C'est un fait établi: "Une femme sur trois aura recours à un avortement au cours de sa vie", rappelle Véronique Séhier, coprésidente du Planning familial.
L'an dernier, 216.700 IVG ont été réalisées dans l'Hexagone, quasiment le même nombre qu'en 2001, quand le délai légal est passé de 10 à 12 semaines de grossesse.
Mais 43 ans après la légalisation de l'avortement, il y a encore selon Mme Séhier "des territoires en difficulté", où cet acte médical relève d'un parcours de combattante.
Ainsi, dans la Sarthe, l'hôpital du Bailleul a dû interrompre son activité d'orthogénie en janvier, après que trois médecins ont fait valoir leur "clause de conscience", qui leur permet de refuser de faire des IVG.
Après l'intervention du gouvernement, la reprise était prévue début octobre.

Ce cas n'est pas isolé, mais "il est impossible d'avoir des chiffres sur la clause de conscience, car ils n'existent pas", déplore Anne-Marie Curat, présidente de l'Ordre des sages-femmes.
"Les médecins qui ne veulent pas en faire sont toujours les mêmes", rétorque Andrée Parrenin, vice-présidente de l'Ordre des médecins.
Un "état des lieux" chiffré de l'accès à l'IVG, commandé la semaine dernière par la ministre de la Santé Agnès Buzyn, devrait permettre de savoir si le nombre de médecins faisant valoir la clause de conscience est en augmentation.
Quant à son éventuelle suppression, la secrétaire d'Etat à l'Egalité femmes/hommes, Marlène Schiappa, a dit jeudi sur BFM qu'elle n'y était "pas favorable". Lorsqu'un gynécologue est contre l'avortement, "en tant que femme (...) je préfère qu'il ne pratique pas d'avortement sur moi", a-t-elle fait valoir.
Quand ce n'est pas la réticence du praticien, c'est parfois son absence qui complique les choses.
"C'est un équilibre précaire. Il suffit qu'un médecin prenne sa retraite ou parte en congé", constate Mme Séhier, sur la foi des 26.000 appels annuels au numéro vert national "aide avortement" (0.800.08.11.11) géré par le Planning familial.
Elle évoque les cas récents des hôpitaux de Longjumeau (Essonne), Aubenas (Ardèche) et Fougères (Ille-et-Vilaine), qui ont dû réduire ou arrêter temporairement les IVG.

"Bâtons dans les roues"
Le phénomène ne concerne pas que les villes moyennes. A Paris, l'hôpital Tenon peine à recruter un médecin titulaire pour son centre IVG, qui fonctionne grâce à des vacataires.
"Ca devrait être un acte médical comme un autre, mais force est de constater qu'il a toujours une connotation militante", observe Francis Pomey, gynécologue libéral installé dans le nord de la capitale.
Dans son cabinet, où il prescrit la pilule abortive, il dit voir arriver "des femmes à qui on a mis des bâtons dans les roues". Pour lui, la médecine de ville "absorbe ce que l'hôpital ne peut pas faire".

Depuis 2004, l'IVG médicamenteuse (jusqu'à la 7e semaine de grossesse) a été progressivement autorisée aux médecins libéraux, aux centres de santé, aux centres de planification et d'éducation familiale (CEPF) et dernièrement aux sages-femmes.
Elle représentait un tiers des avortements en 2001, contre deux tiers pour les actes chirurgicaux, une proportion qui s'est inversée en 15 ans.


Cette tendance va de pair avec la fermeture de nombreuses maternités: sur la même période, leur nombre est passé de 679 à 497 en métropole, soit une baisse de 27%. "Chaque fois que vous avez une petite maternité qui ferme, vous avez un centre IVG qui ferme", souligne Mme Séhier.
La coprésidente du Planning familial pointe par ailleurs l'activisme des sites internet anti-IVG, "toujours très présents". Une loi votée début 2017, censée sanctionner la "désinformation" en ligne sur l'avortement, s'avère en pratique inefficace.

Le discours de ces opposants trouve un relais chez certains gynécologues: dans un reportage diffusé début septembre sur TMC, le président du principal syndicat de cette profession, Bertrand de Rochambeau, justifiait sa "clause de conscience" par le refus de "retirer des vies".
A l'occasion de la journée internationale pour l'avortement, un rassemblement ayant pour mot d'ordre "les femmes décident" était prévu en fin de journée à Paris.